LE PHÉNOMÈNE DE PROFANATION DES MOSQUEES : UNE POUDRIERE DOUCE ?

Depuis le 27 Juillet 2018, Lomé la Capitale du Togo vit un phénomène inédit qui inquiète plus d’un, la profanation et l’incendie des mosquées. Au sein de la Préfecture d’Agoè-Nyivé (majoritairement musulmane, ndlr), au moins quatre mosquées ont été déjà profanées. Des corans (livre saint de la religion musulmane, ndlr) brûlés, des mosquées incendiées. Les condamnations unanimes, les mesures sécuritaires et l’ouverture d’une enquête ne semblent pas émousser les ardeurs de ces criminels qui continuent d’opérer sans crainte aucune. Face à une telle situation, beaucoup s’interrogent sur les conséquences pouvant découler de ces actes crapuleux quand on sait que le Togo traverse déjà une crise sociopolitique profonde.

Les faits
Tout a commencé par le quartier Agoè-Assiyéyé où des individus ont déchiré, chiffonné des exemplaires de Coran dans la nuit du 27 au 28 Juillet 2018. Ils ont également visité le quartier abritant le Camp FIR (Forces d’Intervention Rapide, ndlr) où ils ont incendié deux grandes mosquées. Dernière en date, la profanation d’une mosquée dans le quartier Sogbossito (communément appelé quartier Abass Bonfoh, ndlr). En effet, dans la nuit du 14 au 15 Août 2018, la grande Mosquée dudit quartier a été vandalisée par des individus qui ont déchiré et brûlé le Coran, portant à quatre, le nombre de mosquées de renom déjà profanées dans la Capitale.

Les réactions
Face à la presse, l’Union Musulmane du Togo (UMT) a fustigé ces actes odieux qui sapent le vivre-ensemble. Elle « dénonce et condamne avec force tous ces actes de vandalisme et attire l’attention de la communauté nationale et internationale que celui qui a révélé le Saint Coran en est son Gardien et que les mosquées sont ses maisons ». Selon toujours le communiqué de presse, l’UMT affirme que « ceux qui font ces basses besognes cherchent à mettre en péril le vivre ensemble religieux et l’entente inter-religieuse mais leurs objectifs ne seront pas atteints ». Elle a ensuite invité les fidèles musulmans à « ne pas céder à la provocation, à redoubler d’efforts dans la sécurisation des lieux saints et de continuer à préserver des valeurs de tolérance ». L’UMT a enfin félicité le gouvernement pour ses efforts, avant de l’inviter à déployer tous les moyens en vue de retrouver les auteurs de ces actes ignobles.

Dans un communiqué rendu public, les confessions religieuses se sont également prononcées. « C’est avec beaucoup de surprise, de regret et de contrition que nous, Confessions religieuses chrétiennes du Togo, constatons, ces derniers temps, la profanation des mosuqées à Lomé. », peut-on lire. Elles ont condamné avec la dernière énergie, « cet acte barbare et inhumain qui est venu pour semer la suspicion et la méfiance entre les croyants ». A l’endroit de la Communauté musulmane, nous adressons toute notre compassion et les assurons du soutien total des confessions religieuses chrétiennes du Togo pendant cette période difficile. Ceux qui pensent nous diviser nous unissent davantage » a ajouté le communiqué qui a par ailleurs « encourager les autorités à poursuivre les investigations afin que les responsabilités soient établies ».
Pour sa part, le gouvernement a dépêché sur les lieux de profanation, le Ministre de la Sécurité et son Collègue de la Justice pour constater les faits. « Je ne sais pas si c’est des êtres humains qui le font ou c’est des animaux qui le font. Et si c’est des êtres humains, qu’ils se ressaisissent. Qu’est-ce qu’on peut avancer comme raison et se mettre à profaner des mosquées, brûler le Coran ? Les instructions sont fermes, nous allons nous mettre au travail pour découvrir et démanteler ceux-là qui le font », a promis le Ministre de la Sécurité, le Général Damehame Yark. Et son Collègue Pius Agbétomey d’ajouter, « nous sommes prêts à agir sans relâche et avec fermeté contre ces profanateurs ». En ce qui concerne le malaise qui se serait installé, le Ministre de la Sécurité a affirmé qu’il n’en était rien, « il n’y a aucun malaise entre les Musulmans et les autres confections religieuses. Les Togolais ont toujours vécu dans une très bonne ambiance spirituelle où vous trouverez dans la même maison toutes les religions, les Musulmans, les Chrétiens et les Animistes », a-t-il précisé.

Au sein de l’opposition, même si la coalition des 14 partis politiques semble plus préoccupée par la feuille de route de la CEDEAO pour une sortie de crise sociopolitique, certains partis de l’opposition extraparlementaire ont quant à eux crié haut et fort leur désarroi face à un phénomène aux conséquences très dangereuses pour l’ensemble du pays. Lors de sa sortie médiatique, le Président du Mouvement des Républicains Centristes (MRC), Abass Kaboua, a estimé qu’aucune piste, aussi bien politique que criminelle ne doit être mise de côté. « De par notre expérience, cela peut venir de tous les côtés, les gens peuvent le faire pour qu’on indexe d’autres », a-t-il soutenu.

Des conséquences
Le phénomène de profanation des mosquées et d’incendies des exemplaires de Coran doit être pris au sérieux quand on se réfère un tant soit peu aux conséquences de tels actes sur le vivre ensemble de par le monde. L’on se rappelle toujours le tollé planétaire entraîné par la simple déclaration du pasteur Jones Terry de l’église baptiste américaine de brûler des exemplaires du coran en public en Septembre 2010 et de l’attentat perpétré à Paris contre le journal satirique Charlie hebdo le 7 Janvier 2015, jour de la sortie du numéro 1 177 de l’hebdomadaire qui affichait la caricature du prophète Mahomet. En Afrique, de récents exemples traumatisent encore et toujours les esprits. Qui peut oublier les récurrents conflits entre chrétiens et musulmans qui ont fait déjà des milliers de morts au Nigéria, géant de l’Afrique de l’Ouest ? Qui peut curieusement passer de vue, le chaos ayant suivi la destruction d’une mosquée à Bangui en Centrafrique, le 10 Décembre 2013 ? D’autres exemples font encore légion et interpellent plus d’un sur la nécessité de tout mettre en œuvre pour éviter les conflits inter religieux aux conséquences désastreuses.

Et maintenant ?
Comme le préconisent certains acteurs politiques, plusieurs pistes méritent d’être explorées afin de ne pas laisser naïvement certains acteurs se servir la situation sociopolitique pour semer le chaos inter religieux à des fins personnelles. Une série de questions mérite d’être posée. A qui profiterait vraiment la profanation des mosquées au Togo ? De qui vient alors cette sombre idée d’opposer les frères et sœurs du Togo entre eux ? Comment peut-on concevoir qu’une mosquée de référence soit également incendiée au nez et à la barbe des éléments du Camp FIR, un camp militaire de référence à Lomé ?

Une piste djihadiste ?
Il importe d’explorer tous les champs pour démanteler le réseau des acteurs de cette série noire au Togo. Le Togo reste un pays fortement impliqué dans la lutte contre le terroriste et l’extrémisme que ce soit dans la sous-région ouest africaine ou dans le monde. Et comme tel, le pays n’est pas épargné des constantes menaces proférées par des djihadistes à l’encontre des pays qui constituent « leur trouble sommeil ». Sur le plan sécuritaire, quand on sait que les forces de défense togolaises restent aux aguets, ces djihadistes peuvent décider de donner du fil à retordre aux autorités sur d’autres terrains notamment religieux.

Au demeurant
Au Togo, plusieurs enquêtes ont été ouvertes par le passé pour des actes graves commis par des individus mal intentionnés, mais sans suite. Ce qui crée un climat de doute et de méfiance pour ce qui sera de l’aboutissement des investigations promises par le gouvernement. Avec une couche sociale fortement fragilisée par la succession des crises sociopolitiques, il importe de prendre au sérieux ce phénomène puisqu’il va au-delà de la communauté musulmane. Si cela dégénère, les conséquences ne feront pas de tris entre les Togolais, quelles que soient leurs croyances religieuses.

Roger pour Dandara