TOGO : CRISE SOCIOPOLITIQUE 

 En vue de résoudre la crise sociopolitique que traverse le Togo et qui s’est accentuée depuis le 19 Août 2017, la Conférence des Chefs d’Etat et de gouvernements de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, ndlr) réunie à Lomé le 31 Juillet 2018 a proposé une feuille de route dont la mise en œuvre doit être assurée par un Comité de Suivi. Longtemps reportée, la première mission du Comité de suivi de la CEDEAO s’est finalement effectuée lundi 10 et Mardi 11 Septembre 2018 dans la capitale togolaise, Lomé. Pour l’essentiel de ces travaux ayant réuni autour d’une même table, majorité présidentielle et coalition des 14 partis de l’opposition (la C14, ndlr), il est à retenir le recrutement des experts de diverses compétences dont les missions seront de surveiller, aux côtés des acteurs locaux, le processus électoral et les réformes constitutionnelles. Si le relevé satisfait le pouvoir qui y note des avancées remarquables, la C14 y trouve plutôt une avancée à pas de caméléon et au goût amer en ce sens que la question sensible de la recomposition de la CENI (Commission Electorale Nationale Indépendante, ndlr) est toujours reléguée aux calendes grecques. Face à ce qu’elle qualifie de mauvaise foi et de complicité coupable de la CEDEAO, l’opposition annonce la reprise des manifestations de rues, ce qui laisse présager à nouveau un lendemain obscur et un éternel recommencement de la longue crise sociopolitique que traverse le Togo.

 

L’essentiel de cette mission

A l’issue de ces deux jours de travaux, on retiendra le recrutement, par les soins de la Commission de la CEDEAO, de plusieurs experts notamment juristes, constitutionnalistes d’audit du fichier électoral lesquels assisteront les acteurs politiques togolais tout au long du processus électoral. Aussi doit-on retenir le recrutement de 20 observateurs électoraux qui observeront la régularité du scrutin du 20 Décembre prochain. Tous prennent fonction à Lomé pour compter du 14 Septembre. Quant au sujet brûlant de l’heure ayant trait à la CENI, la mission conduite par le Président de la Commission, Jean Claude Kassi Brou estime qu’un tel sujet de fond est du ressort des deux facilitateurs (Nana Akufo-Addo du Ghana et Alpha Condé de la Guinée) attendue à Lomé à partir du 20 Septembre.

 

 Les interprétations

Si le pouvoir se félicite de ces quelques avancées, à la C14 l’on regarde le verre à moitié vide. Les responsables de la Coalition qui ne semblent pas comprendre le silence de la communauté sous régionale sur un sujet aussi important que celui de la CENI qui, à l’antipode des recommandations de la feuille de route, poursuit, de façon unilatérale et tête basse, les travaux de refonte du fichier électoral. Et ce, malgré les nombreuses interpellations de la coalition. Ceci, au point de supputer, d’ores et déjà, une «complicité passive» de la CEDEAO contre le peuple togolais qui aura déjà payé le lourd tribut dans la lutte pour un Togo plus démocratique. Dans la foulée, le Président du Comité d’Action pour le Renouveau (CAR), en homme averti, n’a pas hésité à porter haut sa voix et crier sa déception. « Le problème clé du moment, c’est le fait que la CENI soit en train de fonctionner et d’accomplir les tâches comme si elle était normale. Nous sommes dans une situation de crise et ce à quoi on s’attendait, c’est que cette rencontre soit un moment de recherche de solution. Mais j’ai constaté le long des débats qu’on a tourné autour du pot », a expliqué le bélier noir pour qui, il est inadmissible que la CEDEAO tourne autour du pot en ce qui concerne la question de la CENI en se contentant d’annoncer l’arrivée des experts pour réparer les dégâts. Et d’appeler ensuite ses camarades de lutte à réfléchir sur la nécessité d’une réorientation de la lutte qui, selon lui, reste entière. « Ce n’est pas du côté de la facilitation qu’il faut poser le diagnostic. Il est temps que nous-mêmes, en tant qu’opposition, sachons ce que nous voulons et que nous puissions le démontrer à travers nos gestes », a-t-il précisé, avant de lever le voile : «Mais globalement, j’ai le sentiment que nous sommes dans un marché de dupes».

 

Que disent les textes ?

Selon les textes, la CENI est composée de 17 membres dont cinq (05) désignés par la Majorité Parlementaire ; cinq (05) désignés par l’Opposition Parlementaire ; trois (03) désignés par les Partis Politiques Extraparlementaires élus par l’Assemblée Nationale ; trois (03) de la Société Civile élus par l’Assemblée Nationale et un (01) désigné par l’Administration.

Dans le cas de figure actuel, tout semble respecté sauf que la C14 dit ne pas accorder la légitimité à certaines des formations politiques parlementaires (UFC notamment, ndlr) et extraparlementaires (NET, OBUTS, PDP).

 

  Anguille sous roche ?

Certains observateurs expliquent plutôt les agitations de la C14 par la difficulté qu’elle éprouve dans la répartition surtout des quatre (04) sièges à pourvoir au sein de la CENI. Dans la configuration actuelle, le PNP (Parti National Panafricain, ndlr), principal déclencheur de la vive contestation va réclamer son droit de regard en exigeant un siège ; l’ANC (Alliance Nationale pour le Changement), principale formation de l’opposition risque de ne pas fléchir sur le nombre qui devrait lui revenir de droit ; à côté, figurent respectivement le CAR et les FDR ( Forces Démocratiques pour la République) partis de l’opposition parlementaire, sans compter également d’autres formations de poids au sein de la C14.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’on risque de vivre encore les scénarios de 2013 et 2015 où lorsqu’il s’était agi de la recomposition de la CENI pour les scrutins législatif et présidentiel, l’opposition avait manifesté son désintérêt au départ avant de prendre finalement le train en marche, alors même que les travaux ont considérablement avancés au sein de l’Institution, pour crier aux fraudes à l’annonce des résultats.

 

Un éternel recommencement ?

En conférence de presse Mercredi 12 Septembre, la C14 a d’abord fait part de son désir d’avoir un droit de regard sur le profil des experts et observateurs électoraux choisis par la CEDEAO pour superviser les élections au Togo. Elle a plus loin annoncé une série de manifestations sur toute l’étendue du territoire national. « Nous allons rapidement informer les populations en vue de prochaines manifestations massives à Lomé et à l’intérieur du pays. Il s’agira de manifestations nationales. Nous ferons rapidement les formalités et les dates précises seront communiquées aux populations au début de la semaine prochaine» a déclaré la Coordinatrice de la Coalition, Brigitte Adjamagbo-Johnson. Et d’ajouter « Nous allons avoir un droit de regard dans le processus de recrutement des experts. Cela signifie que nous n’avons pas confiance en la CEDEAO ». Cette intervention rappelle encore le rôle qualifié de « sombre » joué par l’organisation sous régionale au lendemain du décès du géniteur du Président Faure, le Général Gnassingbé Eyadema et le chaos vécu par le peuple togolais.

La C14 dans la rue, va-t-on encore assister à des morts d’hommes, blessures et interpellations ? L’opposition va-t-elle boycotter les législatives pour tracer la voie à une Assemblée Nationale monocolore comme ce fut le cas en 2002 ? La crise togolaise trouvera-t-elle une solution un jour ? Autant d’interrogations qui restent entières. Néanmoins, la CEDEAO a encore le temps pour amener les deux parties à accorder leur violon, pour ce qui est surtout de la configuration de la CENI.