Du pillage organisé à l’invasion programmée de la République Centrafricaine
 
1.      Contexte de la mise en œuvre de la Feuille de route de l’Union africaine

La République Centrafricaine au cours de juillet 2017 a été amenée, aux termes de plusieurs ballets diplomatiques, à valider à Libreville au Gabon une feuille de route minutieusement élaborée par l’Union Africaine, non sans trahir la pensée de celui qui en est le promoteur. Faut-il le rappeler, l’idée et l’intention de réunir les Centrafricains sous un arbre à palabre sont bel et bien une marque audacieuse de la politique du Prof. Faustin Archange Touadera. La démocratie participative, dont on a tant vanté les vertus pour redynamiser la gouvernance politique en Afrique à partir des années 90, en remplacement de l’autoritarisme et du patrimonialisme, est ce mode de gouvernance qu’il entend promouvoir dans ce pays qui a besoin de tous ses fils et de toutes les forces vives de la nation pour œuvrer à son relèvement.  Cependant, le diable est dans les détails. Face à des populations excédées par les violences et la misère, toute décision et orientation politiques qui engagent leur vie, leur sécurité (physique, matérielle, économique, foncière, alimentaire), leur avenir, notamment celui de leurs enfants peuvent tout basculer dans une mobilisation populaire en faveur du gouvernement, comme dans une désobéissance généralisée, plus difficile à gérer par la suite. Par les temps qui courent, les populations attendent des signaux forts et sont très peu disposées à attendre longtemps pour apprécier les retombées sociopolitiques de cette économie politique fondées sur la dynamique participative. Or, l’idée d’offrir un espace de concertation aux différents acteurs impliqués dans la crise centrafricaine, pour pouvoir s’exprimer et parvenir à une solution de sortie de crise, a emprunté des chemins sinueux et a débouché sur ce qu’on appelle aujourd’hui l’initiative africaine, selon l’ipsissima verba de l’Union Africaine.

En effet, la Feuille de route de l’Union Africaine intervient, dans ce cadre précis, comme un outil de travail, un instumentum laboris, autour duquel le gouvernement et les organisations régionales, voire internationales se sont mis d’accord, en vue de gérer de manière efficace la sortie de crise centrafricaine. La gestion des phénomènes sociopolitiques, comme la crise centrafricaine passe généralement par trois phases : la prévention, la gestion linéaire et temporaire et la transformation de la crise en opportunités économiques pour offrir au pays concerné un débouché vers son développement intégral. Dans le cas actuel, la Feuille de route de l’Union Africain intervient à mi-parcours entre la prévention et la transformation de la crise centrafricaine en véritables opportunités, en termes de relèvement socio-économique.
L’Union Africaine, comme la Communauté internationale, est passée maître dans l’art d’intervenir dans la gestion des conflits en Afrique une fois que les carottes sont cuites, mais faut-il encore le faire avec professionnalisme et dextérité, avec des coudées franches et des moyens appropriés. La crise centrafricaine nécessite un traitement de choc qui a manqué cruellement dans bien des analyses commandées par les organisations et les institutions internationales, assorties de recommandations ambitieuses qui ont accouché des avatars dans leur mise en application. Le comble de leur approche est de minimiser l’ampleur des dégâts et des besoins sur le terrain.
Comme celui qui paye commande, il est toujours plus délicat pour nos gouvernants, diplomatie oblige, de critiquer ouvertement le modèle d’interventions (humanitaire, sécuritaire, sociale, économique) proposé par les bailleurs de fonds, comme l’Union Européenne, comme la Banque Mondiale, la France, les USA, la Communauté internationale.  Par conséquent, les moyens matériels et financiers et les ressources humaines mobilisés pour parer à toute éventualité apparaissent dérisoires. Tantôt, c’est la lourde bureaucratie administrative centrafricaine qui a du mal à s’adapter aux mécanismes de financements extérieurs. Alors, on rafistole et on bricole. Le rendez-vous avec le développement social, humain, économique et culturel qui est censé être le cœur des attentes et préoccupations des populations centrafricaines est pour le moins renvoyé aux calendes grecques.

On peut multiplier à volonté les missions de sauvetage depuis l’opération barracuda jusqu’à l’opération Sangaris, mais sans véritablement toucher le cœur du problème qui se trouve dans la haute sphère de la géopolitique et de la géoéconomie. Forcément, la gestion de la crise centrafricaine ne peut qu’emprunter des chemins scabreux, à défaut de vision stratégique des plus iconoclastes et perspicaces, puisqu’il faut contenter tout le monde et sauver des chaises et des têtes. On est dans la logique et la politique de fuite en avant, en attendant des jours meilleurs. Mais on ne peut refuser indéfiniment  à des Etats africains comme la République Centrafricaine de jouer un rôle important dans la construction des normes internationales, en pleine transformation (création et mise en œuvre de la cour pénale spéciale) et de renforcer son système judiciaire contre le fléau de l’impunité parce qu’il faut protéger certains bourreaux, fussent-ils des hautes personnalités, parce qu’il ne faut pas remettre en cause le statu quo fondé sur la primauté des puissances coloniales.

2.      La crise centrafricaine à l’épreuve de l’approche déconstructiviste

Pour voir plus claire dans cet imbroglio sociopolitique, le bon sens nous oblige à déconstruire, à décomposer et à exhumer les enjeux géoéconomique, géopolitique et géostratégique qui constituent la face cachée de cette longue crise centrafricaine. La rhétorique déconstructiviste[1] apparait ici très utile puisqu’elle est d’emblée non conformiste et aide à dénoncer les prétentions mal fondées de la pensée populaire (la doxa) sur la crise centrafricaine. Ce n’est qu’à ces conditions qu’on peut apprécier à sa juste valeur cette intervention « musclée » de l’Union Africaine et de ses associés dans la crise centrafricaine. Sans aucune prétention, la situation que nous analysons est éminemment complexe parce que dominée par le jeu des acteurs et des rapports de force[2].
La République Centrafricaine et ses ressources cognitives, halieutiques, foncières, minières, culturelles constituent des enjeux éminemment importants autour desquels gravitent des rapports de force et des jeux des acteurs. Parmi ces principaux acteurs figurent des puissances étatiques, économiques, politiques qui veulent dominer le monde. On a aussi des organisations, aussi bien internationales, régionales que nationales qui cherchent à mieux se positionner dans ce pays pour capter au passage des dividendes diplomatiques, politiques ou économiques qu’offrent les différentes opportunités.

Au plan national, grouillent d’une part des opportunistes de tout bord et des opérateurs économiques érigés en groupes armés, cherchant à leur tour à s’imposer sur la scène publique. D’autre part, ce sont les gouvernants qui sont accumulés aux murs de lamentations. On cherche par tous les moyens à les isoler pour mieux les décontenancer et les neutraliser. Certains entrepreneurs politiques, plus affairés pour la politique du ventre s’en réjouissent et commencent à préparer leur retour sur le devant de la scène. Chacun y va pour son compte et Dieu pour tous, le tout dans un concert de mitraillettes ou d’armes de guerre qui surprent les populations en plein jour, comme en pleine nuit. Il s’agit de bonne guerre, où les plus forts, s’imposent au plus faible, où les initiés tentent de prendre le pas sur les non-initiés, mais derrière toute cette dramaturgie politique et diplomatique et toutes ces tragédies quotidiennes rendues banales par la négligence des uns et autres, c’est la vie de 5 millions de populations et de 623 000 Km2 avec ses innombrables ressources qui sont en jeu et fait l’objet  de ce débat, sans aucune inclination politique ou idéologique.

D’entrée de jeu, qu’on soit de gauche ou de droite, d’opposition ou de la mouvance (camp des applaudisseurs), il importe de savoir que la République Centrafricaine est dans  le collimateur d’une galaxie de forces centrifuges et de forces centripètes. Ces forces peuvent avoir un impact positif sur ce pays, s’agissant des partenaires  et des fils du pays qui donnent le meilleur d’eux-mêmes pour participer à l’essor politique, économique et social de la nation centrafricaine. Mais, on peut aussi avoir affaire à de puissants lobbies qui utilisent la pression internationale pour obtenir des autorités politiques et administratives certaines faveurs, certains privilèges, voire l’exclusivité de certains contrats, à caractère économique, voire militaire. On a évidemment les anciennes puissances coloniales qui ne veulent pas qu’on touche aux accords signés avec la République Centrafricaine  au lendemain des indépendances.

Ce pacte colonial, notamment la loi n° 60-1225 du 22 novembre 1960 porte approbation des accords particuliers conclus les 11, 13 et 15 août 1960 entre le gouvernement de la République française, d’une part, et les gouvernements respectifs de la République Centrafricaine, de la République du Congo et de la République du Tchad[3], d’autre part. Deux principaux éléments de ces accords constituent le nerf de la guerre en Centrafrique, à savoir : l’accord de défense, dont l’annexe I porte sur les aides et les facilités mutuelles en matière de défense commune et l’annexe III concernant les matières premières et les produits stratégiques. C’est essentiellement sur ces deux accords intimement liés comme par une loi d’indissolubilité que la France est parvenue à asseoir son système de domination en République Centrafricaine, au Congo Brazzaville, au Tchad et au Gabon. Nous faisons l’économie des autres accords (monétaire, académique, politique étrangère, etc.) qui ont aussi leur importance mais qui ne sont pas privilégiés dans ce débat, mais qui pourraient revenir sous ces plumes en temps opportun.

3.      Accord de défense et accord sur les ressources naturelles de la RCA

Selon l’Article 2 de ces accords quadripartites, les pays concernés par ces accords ont l’obligation de se prêter aider et assistance, de se concerter d’une manière permanente sur le problème de défense. Or, c’est sur ces accords de défense, notamment en son Article 4, que la France s’est employée à construire son hégémonie stratégique et militaire à l’échelle mondiale. Les accords de défense avec la Centrafrique, le Tchad, le Congo Brazzaville constituent l’épine dorsale de la géostratégie de la France dans la sous-région Afrique Centrale. De ces accords de défense découlent les bases militaires françaises délocalisées en Afrique, permettant à la France de jouer pleinement son rôle de gendarme de l’Afrique. Devenu obsolète, anachronique, inefficace, improductif pour la République Centrafricaine, ce pacte colonial a été plusieurs fois révisé quelque fois de manière unilatérale au profit de la métropole, mettant devant le fait accompli les gouvernants et prenant de cours l’Assemblée nationale.

Il faut bien préciser que les accords quadripartites conclus les 11, 13 et 15 août 1960 ne s’intéressent pas qu’aux questions de défense, mais concernent aussi les ressources naturelles de ces pays africains. Il est entendu que les matières premières et les produits stratégiques obtenus sur les territoires de ces pays doivent leur profiter en premier, mais la République Française se réserve le monopole de l’acquisition du surplus de ses ressources et de surcroît se réserve en premier le marché de vente des matières et produits stratégiques : les hydrocarbures liquides ou gazeux, l’uranium, le thorium, le lithium, le béryllium, l’hélium…

Les accords quadripartites de 1960 constituent le plus grand holdup du XXe siècle qui va permettre à la France de se positionner en puissance militaire sur la scène internationale, d’asseoir son économie nationale sur l’énergie nucléaire, alimentée essentiellement avec de l’uranium africain, chasse gardée de la compagnie Areva, mais aussi sur l’exploitation et la vente de l’hydrocarbure, base de la fortune de Total, Elf Aquitaine qui dépasse de loin le budget des pays de la CEMAC[4].  De l’occupation militaire en lieu et place de défense militaire, à l’occupation économique, en lieu et place de la coopération économique gagnant-gagnant, à la domination politique, le destin de la République Centrafricaine dès le lendemain des indépendances a été volé selon l’expression de Yanis Thomas[5]. Le drame de ce pays est parti de très loin et se poursuit encore sous nos yeux avec la complicité de certains fils du pays qui sont aux affaires ou qui sont sur les bancs de touches. Mais la conjoncture internationale aussi bien politique qu’économique est confrontée à de sérieuses mutations. La France n’est plus le seul maître à bord de ce grand navire centrafricain, il y a désormais les Chinois, puis les Russes, les Indiens…

Réduite à sa simple expression pour les besoins de la cause, la République Centrafricaine est au cœur d’une guerre économique que se livrent plusieurs acteurs, de puissants lobbies derrière lesquels se cachent de puissants Etats et des multinationales. Faute d’obtenir les mêmes privilèges et les préséances comme par le passé, certains acteurs au regard de ces changements en cours se meuvent éventuellement en forces dévastatrices, déchainant l’apocalypse, juste pour empêcher ce pays convoité de tomber dans les bras d’autres prétendants qui s’intéressent de plus en plus à l’Afrique.

4.      A qui profite cette guerre économique ?

A court terme, elle profite à certains pays voisins, en mal de gouvernance politique, en mal de ressources économiques et en situation de pénurie hydraulique; aux groupes armés et aux mercenaires qui ont pris du goût à l’économie de guerre. Ce sont ces sous-traitants mobilisés pour faire les sales boulots qui profitent largement de cette crise (braconnage, exploitation des mines, taxe routières, taxe sur les bœufs…). A long terme, les puissances coloniales et les lobbies économiques et politiques entendent renforcer leur leadership sur la géoéconomie, la géopolitique et enfin la géostratégie de l’Afrique Centrale en général et la République centrafricain en particulier. La feuille de route arrive à point nommé pour parachever ce long et complexe processus de domination verticale et transversale, de privatisation, d’exploitation et de spoliation de la République Centrafricaine. Comptent parmi les butins de cette sale guerre, l’amnistie et les postes ministériels, non pas des moindres, les terres à profusion, à partager entre les gagnants. Les Centrafricains n’ont que leurs yeux pour pleurer leurs morts sous le regard indifférent de la communauté internationale. Mais la revanche des humiliés arrive bien souvent quand on ne l’attend pas[6].

Les organisations internationales non gouvernementales, en charge de droits de l’homme, comme l’Amnistie Internationale, la Fédération Internationale de Droits de l’Homme (FIDH), le Human Rights Watch doivent se pencher sérieusement sur ces questions aussi importantes que les biens mal acquis[7]. Car on ne peut pas dilapider impunément les biens communs de tout un peuple, de toute une nation, moyennant le recours à la stratégie de la terre brulée et resurgir plus tard avec des vestes retournées pour proposer des services après-vente comme l’aide militaire, l’aide humanitaire, l’encadrement militaire, les programmes d’urgence. Ce sont des crimes de guerre, des crimes contre la paix et de crimes contre l’humanité que la Cour Pénale Internationale doit intégrer dans ces nomenclatures criminologiques. A ces pilleurs et recéleurs, on doit leur réserver un procès spécial à l’image de celui Nuremberg[8] afin que les descendants de toutes les victimes de ces crimes odieux puissent enfin faire le deuil de leurs proches arrachés brutalement à la vie. Par ailleurs, les biens mal acquis et les biens publics des Etats pillés au vu et au su de tous, il faut bien les restituer un jour à leurs propriétaires : les archives administratives subtilisées lors de l’opération barracuda, les archives militaires, les véhicules roulants, des usines entièrement démontées, des engins et matériels lourds emportés au Tchad lors de la prise de pouvoir de Bozizé et de Djotodja.

L’Union Africaine qui avait un profil bas lorsque la France et l’Angleterre, avec l’appui des Etats Unis, ont décidé d’attaquer la Libye, un des pays les prospères de l’Afrique, doit avoir le courage et la décence de mettre devant leurs responsabilités ceux qui sèment le chaos en Afrique jusque dans les arrières pays. Ils sont en partie responsables de la prolifération des groupes armés et des djihadistes, de la prolifération des armes de tout calibre qui au bout de la chaine exacerbent les conflits, occasionnent les déplacements des populations, la destruction des institutions républicaines et sèment la peur au sein des paisibles populations. On s’étonne que ces pyromanes arrivent plus tard en sapeurs-pompiers et propose des services sécuritaires et des aides d’urgence, mais sans véritables programmes de développement.

Toutefois, face à une certaine résistance des dignes fils du pays encore crédibles et de certains dirigeants politiques encore clairvoyants, ce pays est entré depuis un certain temps dans un scénario de bras de fer avec de puissants Etats et lobbies occidentaux et avec  la complicité de certains Etats voisins qui se croient tout permis. La feuille de route de l’Union Africaine qui se veut être un outil de gestion de crise[9], apparaît dans sa formulation comme un maillon important de tout un processus, visant à rendre plus malléable un Etat conjoncturellement projeté aujourd’hui au centre d’une compétition hégémonique. La réaction du public n’a pas tardé, d’autant plus que les enjeux qui sous-tendent cette Feuille de route, comme la question de l’amnistie, le partage du pouvoir, etc., ne laissent pas indifférentes des populations habituées à la résistance depuis des temps immémoriaux.

5.      Centrafrique, au cœur d’une mutation géopolitique

La feuille de route de l’Union Africaine est supposée tenir compte de la mutation en cours au sein des relations internationales (du bipolarisme au multilatéralisme) plutôt que de confiner le débat sur la crise centrafricaine essentiellement autour des groupes armés aux ambitions démesurées et aux appétits voraces. La République Centrafricaine n’échappe pas à la pathologie des relations internationales, selon les termes propres du politologue français Bertrand Badié[10], au sens où ce pays est pris dans des rapports asymétriques entre les puissances coloniales et les puissances émergentes, entre des Etats et des acteurs nationaux et internationaux. Ce n’est pas seulement les relations internationales qui connaissent ce bouleversement, mais c’est la gouvernance mondiale qui entre dans une forme de convulsion. Nous assistons pour ainsi dire à la fin de tout un système et vision du monde basés essentiellement sur la domination occidentale.

Nous estimons qu’il est du rôle régalien de l’Union Africaine, sur qui beaucoup d’Africains ont fondé leur espoir, d’élever ce débat en rappelant à qui de droit de revoir leurs copies pour être en phase avec la situation évolutive des politiques africaines et celle des relations internationales. Et dans cette mutation en cours, on ne peut pas continuer à reléguer la République Centrafricaine au ban de l’arène internationale, alors que des puissances eurasiennes, comme la Chine et la Russie, veulent en faire le cœur de leur offensive géopolitique, économique et stratégique en Afrique Centrale. Cette diplomatie du mépris de la part des puissances coloniales ont poussé de plus en plus des Etats africains, au centre comme à l’ouest à ouvrir leur champ de coopération à d’autres puissances plus disposées pour un partenariat gagnant-gagnant.

6.      Les nouveaux privilégiés de la République

Dans le cadre de cette feuille de route, les groupes armés occupent une place importante et bénéficient d’un statut spécial leur permettant de rencontrer en tête à tête le chef de l’Etat et son gouvernement dans le cadre de cette concertation. Mais, les appétits démesurés de ces nouveaux privilégiés de la République[11] sont de nature à hypothéquer l’avenir de tout un pays estimé à 623 000 km2. Ceux-là même qui réclament le partage des pouvoirs, l’amnistie générale, la double nationalité, l’accès aux hautes fonctions de l’Etat, le droit des minorités, etc., passent une bonne partie de leur temps à s’enrichir illicitement sur le dos des populations locales, en érigeant des barrières routières sur tous les grands axes du centre et du nord-ouest du pays. Ces barrières illégales instaurées sur les circuits économiques leur permettent de prélever des taxes sur le circuit de bétail, le circuit soudanais et sur la libre circulation des acteurs économiques et des citoyens.

D’après le rapport conjoint de International Peace Information Service et de Danish Institute for international Studies, publié en novembre 2017, ces groupes armés gagnent environ 6 million d’euros par an, tirés de leur imposition sur les principaux circuits économiques, dont 3, 59 millions d’euros sur le circuit du bétail et 2, 38 millions d’euros sur le circuit soudanais. A ce montant, il faut ajouter les revenus tirés de l’exploitation des sites miniers. Le contrôle de ces circuits économiques constitue un des enjeux clés de cette crise centrafricaine. Ce phénomène de grand banditisme très lucratif qui alimente une économie de guerre n’est pas inscrit à l’ordre du jour de la feuille de route de l’Union Africaine, comme si le sort désespéré des populations centrafricaines spoliées jusqu’à la moelle épinière est passée au second plan. De même, cette illustre institution passe outre les rentrées fiscales générées par ces circuits économiques et qui sont très indispensables pour le bon fonctionnement des services de l’Etat. On ne peut condamner la République Centrafricaine à végéter avec une économie de survie, en la privant toute possibilité de se développer, alors que les groupes armés continuent de s’enrichir et se procurer des armes sous le regard complice de la communauté internationale. La feuille de route de l’Union Africaine aurait pu se pencher aussi sur les moyens à mettre en œuvre pour réduire les capacités de financement de ces groupes armés[12].

7.      La RCA devenue terrain d’affrontements de certaines puissances
Dans le cadre de cette tentative de résolution de crise centrafricaine, la feuille de route de l’Union Africaine ne nous propose pas une piste de solution radicale et pérenne par rapport aux dialogues précédents, mais veut prendre un raccourci en faisant recourt à une thérapie d’urgence, laissant de côté les véritables causes du désastre de ce pays. Et comme les mêmes causes produisent les mêmes effets, il va falloir s’attaquer aux causes profondes de cette tumeur, à savoir la convoitise et les appétits boulimiques de tous les acteurs qui cherchent par tous les moyens à faire main basse sur les institutions républicaines à des fins d’ascension sociale et d’enrichissement personnels, à piller les ressources naturelles et à tirer profit de l’intérêt grandissant de ce pays sur le plan géopolitique et géostratégique.

Nombreuses sont les analyses, les recherches et les avis les plus autorisés qui passent la majeure partie de leur temps à distraire l’opinion publique faisant croire que la crise centrafricaine est essentiellement politique[13]. Et comme si cela ne suffisait pas, on a brandi à un moment donné le spectre du conflit ethno-identitaire en attendant de trouver de nouvelles recettes cognitives pour alimenter leur rhétorique. La crise centrafricaine est plus profonde et complexe et dépasse de loin le simple cadre du politique et du communautarisme. Les leaders religieux de la plateforme centrafricaine sont unanimes pour réfuter à plusieurs occasions l’assimilation de la crise centrafricaine à un conflit confessionnel.

La crise centrafricaine est exacerbée par des affrontements par acteurs interposés entre des puissances militaires et économiques, essentiellement articulée autour des pressions, des trafics d’influence, des intimidations, des menaces de tout genre, du noyautage à la décapitation de la souveraineté nationale, des opérations de sauvetage, du soulèvement populaire, de l’armement des groupes armés, le tout pour l’accès de façon pérenne aux innombrables ressources naturelles de la République Centrafricaines, en vue de leur appropriation à des fins économique, politique, géopolitique et géostratégique. Tout un pan de la réalité géopolitique et géoéconomique de la République centrafricaine a été oblitéré dans la plupart des analyses, or c’est à ce niveau que tous les coups bas les plus impensables sont permis. C’est ici le nerf de la guerre, puisque le devenir de l’économie française repose encore en partie sur ces ressources tirées en Afrique. La France et les USA sont en train de perdre la guerre économique mondiale au profit de la Chine et des certains puissances en pleine émergence. Etant donné que l’Afrique est le continent de l’avenir, au regard de ses potentialités économiques et démographiques, il faut bien qu’on s’entende avant qu’il ne soit trop tard[14]. La Chine a vite compris que l’Afrique est l’un des puissants moteurs de la croissance mondiale et ne lésine plus sur les moyens en vue de s’implanter durablement sur ce continent. Il revient à l’Europe et en particulier en la France, étant plus proche du continent africain, de mettre en œuvre de nouveaux partenariats gagnant-gagnants pour développer sur place les riches ressources naturelles de la RCA, au lieu d’utiliser la diplomatie belliqueuse pour empêcher ces richesses de tomber entre les mains de la Chine ou de la Russie.

Ceux qui aiment spéculer à moindre frais sur la République Centrafricaine et sur son devenir doivent prendre en compte ces données non négligeables qui constituent le cœur même de la guerre économique entre les puissances présentes en Afrique. L’Afrique étant le continent de l’avenir, la RCA en est un maillon fort à cause de ses multiples potentialités. Ces atouts au lieu de servir le pays, lui attirent de nombreux ennuis tout simplement parce que les fils du pays, quoique prodigues sur certains bords, refusent de brader à vil prix le patrimoine national. Par conséquent, tous les dirigeants qui veulent se mettre en travers des puissances prédatrices sont vite considérés comme des moutons noirs, qu’il faut envoyer en guillotine, ou encore qu’il faut isoler, déstabiliser jusqu’à ce qu’ils soient à genoux pour enfin obtenir ce qui paraissait impossible quand ils ont encore tous les moyens de résister. L’effervescence militaire et le déchainement de violence qui ont précédé les tractations autour de la feuille de route en disent long sur ces vielles stratégies plusieurs fois remises au goût du jour.

8.      La responsabilité des fils du pays

Les cadres locaux ont leur part de responsabilité par rapport à la situation actuelle de ce pays, car la faillite de l’Etat centrafricain est liée en partie à leur mauvaise gouvernance. Ils ont collaboré étroitement au désastre économique, social, politique, écologique de ce  pays depuis quatre décennies. Même les élites formées dans les établissements chrétiens sur qui on a fondé l’espoir pour influencer la vie publique sur le plan éthique ont failli en grande partie à leur mission. Les uns comme les autres installés confortablement à la commande des structures administratives héritées de l’administration coloniale, ces nouveaux venus se sont contentés d’assiéger les appareils de l’Etat et de les instrumentaliser à leurs fins personnelles[15].

Tandis que les dossiers de l’Etat s’entassent sur leur bureau et peinent à avancer, leurs chantiers au quartier avancent avec la vitesse de TGV. Le patrimonialisme, comme mode dominant, poursuit et complète les mécanismes de pillage que les colons ont laissé derrière eux. Certains de ces prédateurs locaux sont passés maître dans l’art de siphonner les investisseurs qui veulent investir dans ce pays, transformant leurs ministères en cabinet de courtiers et de trading. C’est un véritable fléau pour ce pays qui cherche à se relever, mais bute à des pesanteurs de toutes sortes. Les investisseurs arrivent enthousiasmés et repartent comme ils sont venus, mais avec des mines grises. Seulement quelques projets finissent par être réalisés dans ce pays qui est un véritable chantier à ciel ouvert.

Les projets ne manquent pas, même les plus ambitieux capables de propulser ce pays sur le plan économique, mais peinent à trouver des financements qui pourtant sont à portée de main. De la responsabilité individuelle à la responsabilité collective, nous sommes nous-mêmes les fossoyeurs de cette République. Au regard de ces manquements, les bailleurs de fonds préfèrent nous contourner pour confier leurs financements aux ONG internationales qui à leur tour se servent au passage pour le fonctionnement de leur appareil bureaucratique. Les populations à la base n’auront finalement que les miettes de fonds destinés à l’amélioration de leur condition.

L’avènement des groupes armés et leur prolifération sont dus en grande partie à nos dirigeants qui dans la course au pouvoir ou dans des situations désespérées vont faire appel à des mercenaires. Ils sont allés chercher les Banyamulenge au Congo démocratique pour les déverser sur les populations. Ensuite, ils sont allés chercher les Kodos au Tchad, les Djandjawids au Soudan pour les mêmes besoins de la cause. C’est une haute trahison pour des personnalités qui sont appelées à servir leur pays. Ces derniers ont créé des précédents que les Nations Unies, la Minusca, certaines Ong internationales utilisent comme fonds de commerce pour justifier leur présence en Centrafrique.

Les populations déconcertées devant les pillages systématiques des matières premières de leur pays et la politique prédatrice de leurs dirigeants, faute de repère public, s’en remettent entre les mains du bon Dieu. Pasteur, Imam, Prêtre, tous ont à répondre de leur vocation et mission prophétique devant cette grande calamité dévastatrice en prenant en main de conduire leur troupeau vers une véritable libération comme l’a fait Moïse pour le peuple Israël. Ce n’est pas de la faute de Dieu si les Centrafricains ont choisi l’esclavage au lieu de choisir la liberté, la dignité, l’unité. Ils préfèrent être au service de la Minusca, des Nations Unies, des Américains, des Chinois, des Russes, des Tchadiens plutôt que de prendre en main leur propre destin. Aux hommes de Dieu de veiller aussi à l’éveil de conscience de leurs ouailles pour mieux les aider à la reconquête de leur liberté, de leur dignité et de leur prospérité.

Professeur Richard FILAKOTA
Socio-Anthropologue et islamologue

[1] La déconstruction désigne l’ensemble des techniques et stratégies utilisées par Jacques Derrida (1930-2004) pour déstabiliser, fissurer, déplacer les textes explicitement ou invisiblement idéalistes.
[2] Michel Crozier et Erhard Friedberg, L’acteur et le système : les contraintes de l’action collective, Paris, Seuil, 1977.
[3] Ces accords de coopération dans l’article 1er de cette loi n° 60-1225 du 22 novembre 1960 comprennent le secteur de la défense, le secteur monétaire, économique et financière, le secteur de l’enseignement supérieur. Dans l’article 2 de cette même loi, ces accords portent sur la coopération en matière de politique étrangère, sur l’assistance militaire technique, le statut des membres des forces armées françaises sur le territoire de la République Centrafricaine, la coopération en matière d’aide, en matière domaniale, culturelle et une convention d’établissement.
[4] Eva Joly, Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ? Les Arènes, 2003.
[5] Yanis Thomas, Centrafrique : un destin volé, Histoire d’une domination française, Marseille, Agone, 2016.
[6] Le printemps arabe en est un exemple bien patent ayan déjoué tous les pronostics.
[7] Survie, Bien mal acquis : des dictateurs africains en France, Marseille, Agir, 2018.
[8] Procès intenté en novembre 1945 contre les principaux responsables de la deuxième guerre mondiale, accusés de complot, de crimes contre la paix, de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité.