Lettre à un Ami français

Cher Ami,

J’accuse réception de votre lettre et vous en remercie. Celle-ci a particulièrement retenu mon attention car, vous y invitez au réalisme sur la question de l’armée centrafricaine (notamment sur celle de l’embargo) et insistez sur la préservation de l’unité et la cohésion, deux sujets qui sont de brûlante actualité en République Centrafricaine. Ce partage me conduit à prendre la plume non point en tant qu’Ambassadeur mais comme Michel GBEZERA-BRIA. Vous connaissez mon Pays. Vous savez donc que j’y avais coutume, quelle que soit la position qui était mienne, de me donner la liberté, sans mésestimer l’obligation de réserve, d’user des journaux nationaux quand un sujet m’importait d’être amplement partagée avec mes Compatriotes.

Ainsi, vous conviez au réalisme après l’ « appel » de Charles Armel et de Jean Serge.

Réalisme en effet puisque les fondamentaux de l’Etat ne sont pas encore revenus en République Centrafricaine. Le gouvernement est nu et le citoyen exige de lui, malgré tout, d’assumer son premier rôle régalien, celui de le protéger. Comment alors répondre à cette légitime exigence  et surtout trouver le moyen qu’elle requiert ?

Vous le constatez : le monopole de la violence ne revient plus à un Etat mais à des forces pudiquement appelées non conventionnelles ou groupes armés non identifiés qui, surarmées, occupent des portions du territoire national y compris dans la capitale avec certains attributs de l’Etat. Je me trompe assurément mais il semble que la question de l’embargo concerne l’anémique Etat Centrafricain mais point ces groupes qui, en plus, disposent des moyens extraordinaires pour se mouvoir à l’Est, au Centre, au Nord Est et à l’Ouest. En face, une armée inexistante et la MINUSCA dont le propre du mandat jusqu’alors était la retenue. Cependant, l’assurance est donnée qu’elle va monter en puissance avec le dernier renouvellement de son mandat.

Le réalisme est donc de ne jamais perdre de vue l’immense faiblesse de l’Etat Centrafricain par l’homme et la femme politique pour peu qu’au sens politique s’ajoute celui de l’Etat. A défaut de la mesure constante de cette impotence, la surestimation de la souveraineté d’une République Centrafricaine peut conduire au mur surtout que la quête de la moindre dépendance possible de celle-ci vis-à-vis de l’extérieur est déjà si ardue. Tout comme peut dangereusement lier cette soif de reconnaissance ou d’adoubement hors frontière. D’ailleurs, et c’est connu, il faut se méfier des cadeaux de quelque nature que ce soit quand il est apporté par un Etranger avec souvent force sourires qui peuvent se transformer en rictus, jérémiades et pleurs pour celui qui les reçoit.

Cependant, en dépit de cette faiblesse, un gouvernement ne doit pas non plus ne rien faire. Appeler à la patience, c’est à dire attendre dans la douleur, se conçoit et même se propose. Le Représentant du Secrétaire Général des Nations Unies recommande de la «… patience parce que ce qui a été cassé depuis des décennies, prendra beaucoup de temps pour être réparé ». Il a profondément raison.

Mais je me demande s’il ne faut pas sérier. Cette patience, si elle concerne la sécurité c’est-à-dire la vie des personnes, laisserait – t – elle entendre que les groupes armés continueront pendant un temps non défini de se substituer à l’Etat  même dans la capitale, ce qui est un bien fort symbole de cette impuissance?

Dans ce contexte et comme vous l’avancez avec pertinence, « les déclarations du Leader ou de l’Oubangui ne sont que médiatiques ». Elles ne peuvent que l’être puisqu’un Etat est ou n’est pas. S’il l’est, même faible, il est tenu d’essayer d‘agir, de trouver les voies pour assurer l’intérêt général, ici la protection du citoyen et son sol.

Parce qu’ils sont en République Centrafricaine par devoir de solidarité, des étrangers et notamment des soldats français sont tombés sur le sol de mon Pays. Le Premier Ministre, lors d’un atelier il y a quelques semaines à Paris, a de nouveau posé la question de savoir ce que serait devenue la RCA si la France n’était pas intervenue comme avant le Président de la République à son Homologue français. J’ai, dans un vieil écrit datant du 20 mars 2009 intitulé «  De la République Centrafricaine, de la France et de la Francophonie » publié par le Journal centrafricain « Le Citoyen », dit entre autres l’amitié et la reconnaissance de la République Centrafricaine à l’égard de la France même si cette dernière a eu, parfois, des positions questionnables à l’égard de celle-ci.

L’extérieur se préoccuperait alors du Centrafricain et ce dernier ne se préoccuperait –il pas de lui-même, de son concitoyen et de la Terre de ses ancêtres ? Faudrait-il que le militaire centrafricain attende la reconstruction de l’armée nouvelle dont on ne sait pas quand elle sera opérationnelle et continue de voir ses compatriotes être toujours inquiets de leurs personnes devant les agissements des forces dites non conventionnelles? N’est ce pas une manière de saper le moral du soldat de mon Pays puisque cette manière emporte une sorte de mépris et de dévalorisation ?

J’avoue mon ignorance sur ce que l’on appelle la « Nouvelle Armée Nationale » selon votre mot. Mais il parait qu’il y a une approche des Nations Unies et une approche européenne. On parle d’une armée multiethnique. En effet, pour éviter l’argument d’exclusion agité à tout va, il faudra bien que toutes les ethnies soient représentées dans cette armée pour lui donner sa qualité de « nationale ». La guerre, semble t-il, peut unir. Ceux qui ont pris des armes et se sont combattus pourront ils réellement faire ce saut pour se dépasser et constituer le « creuset de la Nation» Centrafricaine ?

Car, il va sans dire que la juxtaposition numérique des éléments ethniques ne peut être tenue pour une approche nationale puisque la nation est un concept, qualitatif, qui dépasse le nombre. Et d’abord comment déterminer la proportion de chaque ethnie dans l’armée ? Si la répartition est proportionnelle, vous aurez une forte représentation des ethnies dites majoritaires ! Inversement proportionnelle, alors on aura fait des fleurs aux ethnies minoritaires ! Mais quelles sont ces majorités et minorités ? Et si une ethnie n’aimait pas le métier des armes  qui est volontaire? Quels sont les critères de pondération ? Quelles conséquences ?

A cet allant de multi ethnies, j’ai bien peur que l’on ne parle un jour d’une école et d’une infirmerie multiethniques comme si celles-ci n’avaient jamais été ouvertes à tous les enfants centrafricains. Ce serait une démarche étonnante mais possible dans cette République Centrafricaine, comme l’usage que l’on fait de la religion en l’instrumentalisant de telle sorte que parler de la population revient à parler de catégorisation et non de Centrafricain tout court. C’est ainsi que la qualité religieuse que l’on veut bien attribuer détermine alors ces approches qui souvent interrogent.

Voyez- vous, dans ce genre d’analyses qui parfois emportent décisions et sous la cause apparente d’équilibre ou de « réconciliation », le numerus clausus n’est jamais bien loin avec les complications qu’il entraine. Mais les optimistes parleront de « discrimination positive ».

Par ailleurs, la juxtaposition numérique me renvoie un peu à ce mot de consensus qui est à la mode pour les questions africaines et qui souvent ne règle rien. Une entité manque ou n’est pas d’accord et il n’y a pas de consensus. Or, souvent le consensus ne fait que temporiser, occulter les ambitions réelles en donnant momentanément l’illusion d’un accord : tôt ou tard les volontés de créer de nouveaux rapports de force reprennent le pas et le consensus vole en éclat.

Je ne suis donc pas affranchi de l’approche centrafricaine de cette « Nouvelle Armée Nationale ». J’insiste sur l’approche centrafricaine puisqu’il semble que plusieurs médecins tiers, venus de l’extérieur, l’auscultent. Peut être que ces médecins en détermineront la taille, les objectifs, les missions et moyens par rapport à l’immensité et la vacuité du territoire, aux inquiétudes que suscitent la multitude et la porosité de nos frontières ? C’est ainsi relever l’essentiel : la survie d’un pays qui appelle le droit de se prémunir de toute velléité agressive contre elle !

Je voudrai aussi ajouter, ici, ce qui me brûlait la plume depuis.

Dans le désarroi total dans lequel était plongé la majeure partie de la population, des hommes et des femmes y compris des militaires se sont levés pour dire simplement non à la disparition de l’identité centrafricaine. Que certains aient versé dans des actions condamnables ôtant toute légitimité et dignité à celles-ci relève de la justice et de la discipline militaire.

Cependant depuis la nuit des temps, aucune armée régulière n’a été constituée de saints bénissant, chantant le cantique, récitant le verset ou la sourate, habillés de blanc, le front ceint de couronne et embrassant ceux qu’ils ont combattus ou combattent. Ni saints sur le terrain de bataille, ni saints au demeurant parfois vis-à-vis du civil, sans arme. Il est ainsi évidemment des forces dites non conventionnelles.

On a évalué que les FACA étaient constituées, parait-il, de 99,99% des gens du Président Bozizé voire d’une seule ethnie c’est-à-dire la mienne puisque depuis belle lurette, c’est ainsi que les Centrafricains se perçoivent ou sont perçus, par leur origine ethnique.

Malgré tout, j’emploie ce dernier possessif avec grand peine et quelque désarroi car, comme je l’ai par ailleurs écrit non pas de Paris mais à Bangui que si les berges de l’Ouham à Bossangoa me restent chevillées au corps, je ne les ai jamais considérées comme les marches exclusives de la rédemption de ma Patrie, nourri que je suis par les valeurs de cette République qui ne distinguent pas.

En dépit de cette proportion extraordinaire, le régime de Bozizé a chuté et des « places fortes » comme Bossembélé sont tombées comme des mangues mûres. C’est que le problème des FACA, par delà la question des moyens, serait ailleurs. Elle réside peut être dans la capacité des Hommes et celle de les mener, la discipline, la confiance c’est-à-dire la symbiose entre les chefs dont le principal est le Chef de l’Etat, Chef Suprême des armées. Il me semble que c’est l’ensemble de cela y compris le sort de la famille du soldat et sa condition qui, ajouté à l’amour de la Patrie, font la vaillance des hommes qui ont choisi ce métier des armes c’est-à-dire de mourir pour la défense de la Nation.

La conduite répréhensible de certains militaires, instrumentalisés ou pas, ne doit pas, à mon avis, rejaillir sur tout un ensemble. Rappelons que des soldats centrafricains sont aussi tombés sur le champ d’honneur.

C’est pourquoi, l’approche qui consiste à confondre l’agissement d’un élément d’un ensemble à l’ensemble me parait source de graves malentendus si ce n’est pas source d’intolérance. Elle biaise déjà la recherche de la saine compréhension. Or, dans les forces de défense et de sécurité, vous avez des hommes et des femmes de valeur qui ont été jetés dans l’opprobre par la conduite de certains d’entre eux tout simplement parce qu’ils sont des FACA. Comme au demeurant la République Centrafricaine, malgré son impotence grande de pays le moins avancé, pauvre parmi les pauvres, dispose des hommes et des femmes de valeur qui méritent d’être mis en confiance pour participer à l’édification de leur Patrie.

Cette analyse globalisante m’est tout à fait étrangère et je l’ai toujours rejetée. Mais rien n’est anodin en politique.

Quoiqu’il en soit, oui, une armée pour la République Centrafricaine, pour le Centrafricain et pour son sol !

Cher Ami
Vous avez aussi, dans votre lettre, conseillé de préserver « l’unité et la cohésion ». Je suis pleinement d’avis avec vous mais comment ?

Par le dialogue ? Peut être si tout le monde politique s’agrège enfin fermement par les actes autour du fondamental : la préservation de la personne centrafricaine et la sauvegarde de l’unicité de son territoire. Est-ce le cas ? Pourquoi la partition a été agitée ? L’on ne peut pas soulever un sujet de cette gravité comme seulement un élément de surenchères dans une négociation ! Ceux qui ont brandi la déchirure ne s’estimaient -il pas, à un moment donné, en situation de force pour la réaliser ? Ils en avaient probablement les assurances mais de qui ? C’est pourquoi ce serait une erreur stratégique que de considérer cette question de partition comme évacuée parce que l’on n’en parle plus ou que ses auteurs font profil bas. Elle pourrait revenir avec plus de force et résolution dans cette Afrique Centrale qui semble en recomposition. Surtout qu’en plus, la République Centrafricaine « cette proie facile » qui n’a « pas de masse critique » ne peut continuer à être un point de fixation et qu’elle fatigue  tout le monde !

Quelle est la substance du dialogue ? Le désarmement certes mais moyennant quoi ? Le partage du pouvoir de l’Etat ? Des postes et lesquels pour chaque entité qui s’estime de quelque valeur ? Mon pays a la coutume notamment à travers entre autres de ce que l’on appelle gouvernement d’union nationale ou de large ouverture etc… Si l’intérêt du pays, la paix et la stabilité le veulent, il faut y aller ! Ce d’autant plus que la quasi absence du clivage idéologique chez nous donne la possibilité de ratisser large autour de la notion de l’Etat et de l’intérêt général. D’ailleurs il a déjà été possible d’élaborer « Un programme minimum Commun » dans le passé.

Cependant pour avoir dirigé presque deux ans ce genre de gouvernement, je puis affirmer qu’il n’apporte pas la clarification politique nécessaire qui permet de vraiment gouverner. On déplace, au sein de l’exécutif, des clivages dont la recherche de synthèse est dispendieuse de grande énergie détournée, surtout si l’appropriation de l’intérêt général par les intérêts politiques particuliers qui composent ce genre de gouvernement tarde à prendre.

Et si le dialogue ne portait plus ou s’il était rompu ? La préservation de l’intérêt général, de la personne centrafricaine et de l’intégrité de son territoire reviendrait-elle alors à qui  dans la situation actuelle ? La MINUSCA  puisque l’Etat centrafricain ne le peut maintenant ? Ici me reviennent les propos sans fard du Secrétaire d’Etat français au développement André Vallini au sortir d’une audience avec mon Chef d’Etat : « le rôle de la MINUSCA est de ramener la paix dans le pays, le rôle de la MINUSCA est de faire en sorte, que les groupes armés soient mis hors d’Etat de nuire. Or, à ce jour la vérité oblige à dire que ce n’est pas le cas ».

D’ailleurs lors du débat du 12 juillet sur le « relais Sangaris- ONU en RCA » au sénat, le sénateur LR du Territoire de Belfort propose de « sangariser  la MINUSCA, il faut lui donner les moyens d’agir dans ce cadre là ».

Le sénateur socialiste de Meurthe -et-Moselle, Daniel Reiner, après avoir relevé le succès de SANGARIS ajoute « on n’a pas résolu la crise qui peut renaître à tout moment » et souligne «  ce n’est pas la peine de former des forces de sécurité si on ne leur donne pas les moyens d’exercer leur mission ».

Le nouveau mandat de la MINUSCA semble répondre aux propos évoqués puisque comme le souligne l’Ambassadeur français au Conseil de sécurité : « la mission (MINUSCA) devra établir sa crédibilité à l’égard des groupes armés ».

En attendant un nouveau dialogue se prépare. Souhaitons qu’il soit le bon !

Oui donc pour la préservation de l’unité et la cohésion

Cher Ami,
J’ai été d’une longueur qui, je l’espère, ne vous a pas lassé. Que ce soit pour la sécurité, l’unité, la cohésion, il faudrait en priorité absolue un moyen fondamental pour commencer à les asseoir et ce moyen est un Etat et si possible un Etat fort. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. En attendant cet Etat, le gouvernement ne peut non plus rester les bras croisés. Il ne s’agit pas « de faire l’impasse sur la situation actuelle du pays ». Il s’agit dans une première approche déterminante de fournir au gouvernement des possibilités d’assurer aussi l’une de sa primordiale mission régalienne : protéger le citoyen et son territoire.

Je me suis posé plusieurs questions qui traduisent ma vive inquiétude sur le sort du Centrafrique. Car, je ne finis pas de m’interroger si les agitations, surtout de mes Compatriotes, ne sont pas les manifestations de puissants intérêts qui dépassent de fort loin les intérêts dérisoires de la population qui sont paix, éducation, santé pour le plus grand nombre possible des enfants de cette République Centrafricaine, qualifiée des fois de « parent pauvre ou Cendrillon de l’Empire », « colonie poubelle » ou d’ « Etat fantôme ».

Si tel est le cas, cela laisserait entendre qu’un chemin long reste à parcourir pour qu’enfin les mains centrafricaines, solidaires, entourent et protègent leur Patrie. Cette République Centrafricaine qui est aussi « une mine d’or vert » à cause de sa verdure, de son hydrographie, de la richesse de ses terres de culture et d’élevage et dont les possibilités de son sous-sol partiellement inventoriées révèlent déjà du diamant, de l’or, de l’uranium, du pétrole, du fer entre autres.

Ce Pays pourrait alors rapidement donner un autre visage qui est le sien aujourd’hui grâce à ses enfants d’abord mais aussi aux bonnes volontés dont les françaises pour la reconstruire. Je note qu’un noyau dur des entreprises de votre Pays y compris des entités comme l’AFD, l’Institut Pasteur, l’Alliance Française n’ont jamais quitté le sol centrafricain même au plus fort de la crise. Travaillons alors à élargir la densité des entreprises notamment françaises, à créer plus de richesse pour répondre à l’impatience de cette force et de cette matière grise juvéniles qui veulent s’assumer, se prouver pour leur République Centrafricaine.

Merci encore du partage et bien amicalement.

Michel Gbezera-Bria
Ambassadeur de la République Centrafricaine auprès de la République Française
Ancien Premier Ministre