La crise sociopolitique que traverse le Togo depuis le 19 Août 2017 peine toujours à être jugulée pour le bonheur du peuple, dû surtout au fait que chacun des deux parties (pouvoir et opposition, ndlr) peinent vraiment à s’accorder sur l’essentiel. Après pratiquement 10 mois de manifestations de rue, les résultats se résument aux pertes en vies humaine, à plusieurs blessés et interpellations. Entamé depuis le 15 Février dernier, le dialogue politique inter togolais, sensé déboucher sur une solution durable à la crise reste toujours au point mort malgré les multiples efforts de conciliation des deux camps essayés par la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) par l’entremise du facilitateur, Nana Akuffo Addo, le Président du Ghana. Elément nouveau, les appels à manifester (seule arme de la coalition des 14 partis de l’opposition ndlr) sont très peu ou presque pas suivis ces derniers moments par les populations ; une situation qui fait arguer les esprits avisés que le rapport de force se trouve désormais du côté du pouvoir qui continuent de gagner du terrain dans la perspective des élections.

LA C14 ET LES MANIFESTATIONS PUBLIQUES : PERTE DE CHAMP ?
S’il existe un droit constitutionnel le plus exercé par l’opposition togolaise (à tort ou à raison, ndlr), c’est bien les manifestations politiques connues sous le nom de marches. Véritable arme, la suspension de ces manifestations publiques fait partie du règlement intérieur du dialogue inter togolais signé à l’unanimité le 14 Février 2018 par les différents protagonistes sous l’égide du facilitateur, le Président ghanéen Nana Akuffo Addo.

L’opposition togolaise, du moins la coalition des 14 partis politiques, qui pose comme revendications essentielles le retour à la constitution originelle de 1992, le vote de la diaspora et la mise en œuvre des réformes constitutionnelles et institutionnelles, annonce la reprise des manifestations publiques pour combattre ce qu’elle appelle le dilatoire du pouvoir qui poursuit de façon unilatérale l’organisation des prochaines échéances électorales notamment les locales, les législatives et le référendum constitutionnel. Si par le passé elle a réussi à battre le pavé en compagnie de plusieurs milliers de togolais notamment à Lomé et dans les grandes villes du pays, la C14 peine depuis le mois de Mai à mobiliser des Togolais pour cette même cause. Et les raisons sont multiples.

D’abord l’incohérence dans les revendications. Du retour purement et simplement à la Constitution de 1992, la C14 était entre temps passée au départ immédiat du Président de la République Faure Gnassingbé avant de se rabattre.

Ensuite, l’absence de leadership véritable due à l’exil du Patron du Parti National Panafricain (PNP).

ABSENCE DE TIKPI ATCHADAM SUR LE TERRAIN, UN ELEMENT DEMOBILISATEUR ?
Le Champion du déclic sociopolitique, Tikpi Atchadam, craignant pour sa sécurité, est depuis quelques temps contraint à s’exiler au Ghana voisin d’où il envoie régulièrement des signaux mobilisateurs (audio via le réseau social whatsapp, ndlr) à la veille de chaque série de manifestations prévue par la C14. Si au départ la pratique a été bien accueillie par les militants de l’opposition qui répondent d’ailleurs massivement à son appel, nombreux sont-ils aujourd’hui à la fustiger. Comme quoi, l’époque du « Gaullisme togolais » paraît révolue.

DIFFICILE ENTENTE SUR LES ITINERAIRES
La guerre des itinéraires entre le gouvernement et la C14, un facteur qui a de plus émoussé les ardeurs. Le gouvernement n’a pas changé de position par rapport à l’organisation des manifestations publiques de la coalition des 14 partis politiques de l’opposition togolaise. Un peu comme en Mai dernier, le Ministre de l’Administration Territoriale Payadowa Boukpessi propose d’autres itinéraires pour les manifestations de Lomé, tout en les interdisant simplement à Sokodé (Centre du pays, Chef-lieu de la Région d’origine de Tikpi Atchadam, ndlr), Bafilo et Mango (Nord du pays, Région à majorité musulmane, ndlr) ; une décision soutenue par deux arguments.

Primo, le gouvernement déplore la persistance de la volonté de la coalition de violer les mesures prises par le facilitateur, en prévoyant de manifester de nouveau, pour des questions qui sont en cours de discussion au sein du dialogue inter-togolais.

Secundo, le gouvernement estime que pour des raisons de risque de troubles graves à l’ordre public, les itinéraires anciennement utilisés par la coalition pour les marches depuis le 19 Août 2017 ne sont plus acceptés.

Et c’est donc sur cette base que depuis Mai dernier, les anciens points de départ des manifestations sont toujours supplantés par un important dispositif sécuritaire, empêchant ainsi tout rassemblement.

LA CEDEAO ET LA CRISE TOGOLAISE
Au terme d’un Sommet extraordinaire de la CEDEAO tenu à Lomé en Avril dernier, deux médiateurs ont été officiellement désignés. Il s’agit notamment des Présidents ghanéen Nana Akuffo-Addo et guinéen Alpha Condé. Pour les avertis de la médiation, en cas de réticence persistante avérée des positions, des recommandations contraignantes seront formulées à l’endroit des deux camps. Ajoutée à cela, la volonté manifeste du pouvoir de tenir les élections dans les délais constitutionnels. En effet, dans sa traditionnelle adresse à la Nation à l’occasion de la célébration du 58eme anniversaire de l’accession du Togo à la souveraineté internationale, le Chef de l’Etat Faure Gnassingbé a réitéré cette position et clairement : « Pour permettre l’épanouissement de chaque Togolaise et de chaque Togolais, nous devons conserver pour repère intangible, le respect de la loi. En prenant la juste mesure de sa responsabilité dans ce moment de notre histoire, le gouvernement ne ménagera aucun effort pour faire avancer le chantier des réformes politiques engagées, dans le respect des délais légaux, des normes et principes de la démocratie et de l’Etat de droit comme l’a indiqué le dernier communiqué de la CEDEAO. La voie démocratique que nous avons choisie implique que la parole soit donnée périodiquement aux électeurs à travers des consultations et scrutins pour qu’ils s’expriment les choix conformes à leurs aspirations. Nous ne nous en écarterons pas. Car toute autre option reviendrait à méconnaître la sagesse de notre peuple et l’intelligence de nos concitoyens », a-t-il clairement signifié.

QUE DIT LA FRANCE ?
Si entretemps plusieurs zones d’ombres persistaient en ce qui concerne notamment le rôle ou du moins la position de l’Elysée dans la résolution de la crise sociopolitique que traverse le Togo, tout semble se préciser avec le dernier développement de l’actualité. Interpelé en effet sur le sujet par des Togolais de la diaspora alors même qu’il était en visite au Canada, Emmanuel Macron a craché sans ambages la position de la France, point n’est besoin de s’immiscer dans les affaires intérieures d’un pays africain qui plus est indépendant. Le Président français a par la même occasion rappelé au monde entier que la mission est confiée notamment à l’Union Africaine et à la CEDEAO qui devront œuvrer sans parti pris afin de trouver une solution durable à la crise. Dans la foulée également une visite de travail du Chef de file de l’Opposition togolaise Jean Fabre au Quai d’Orsay et à l’Elysée a été reportée pour des raisons inavouées.

VERS LA DISSOLUTION IMMINENTE DE LA C14 ?
Selon des informations, il se susurre que la sérénité n’est plus à bord du navire C14 en ce qui concerne surtout la stratégie de lutte. Certains seraient pour la poursuite des marches, d’autres préconiseraient des meetings de sensibilisation afin de donner une chance au dialogue en cours sous la médiation de la CEDEAO, d’autres encore suggéreraient d’envahir le terrain pour se mettre en ordre de bataille électorale.

Au demeurant, la rue ayant montré ses limites, certaines formations de l’opposition politique regroupées essentiellement au sein des Centristes recommandent vivement une relecture de la loi de Septembre 2017 sur les réformes constitutionnelles avec des amendements « sérieux » et « réalistes » ; une mesure disent-elles pragmatique qui devra permettre au Togo de sortir de l’impasse et permettre au peuple de souffler un tant soit peu. Cette dernière recommandation sera-t-elle acceptée ?

Le pouvoir va-t-il persister dans l’organisation unilatérale des élections en se fourvoyant derrière l’argument de délai constitutionnel ? La C14 va-t-elle repenser sa stratégie ou va-t-elle jouer à la carte de boycott des élections ? Certains partis politiques membres de l’opposition vont-ils faire défection pour participer à ces élections ? Autant de préoccupations qui trouveront leurs réponses dans les jours à venir.